Maguette: Manque de tout, famille, amis, etc.

 

 

 

 

 



Véronica: Vitalité et sport

Pour une photographie de la relation (1)
Anne-Laure Oberson

A l'occasion des 4es rencontres autour de la présence de l'art et de la culture à l'hôpital, organisée par les affaires culturelles afin de réunir professionnels et amateurs autour du rôle que l'art joue en milieu hospitalier, nous avons choisi cette année de mettre en valeur une multitude de démarches différentes qui s'inscrivent toutes dans ce que nous définissons par
la photographie relationnelle.

Ce cahier d'exposition illustre une photographie relationnelle. Une parmi d'autres. Ce n'est pas un genre nouveau. La photographie de par sa nature référentielle est prédéfinie par une double relation. Le sujet touche la pellicule. Notre regard l'image. Pourtant toute photographie donnée à voir sur les murs de musées ou le papier d'imprimés n'engendre pas systématiquement une relation au sens où nous l'entendons ici. Bien au contraire, l'abondance des images et notre
capacité accrue à les lire font qu'elles glissent le plus souvent sur la surface de l'oeil, faillant d'imprimer notre rétine, d'activer nos synapses et de mettre en mouvement notre cerveau, émotionnel et rationnel, sensible et réfléchi. Alors pourquoi cette photographie nous interpelle-t-elle, s'engage-t-elle dans la profondeur de notre regard? Se poser la question, c'est déjà y apporter une réponse, car le questionnement fait partie intégrale de notre proposition.

Que différencie les images de ce cahier d'autres clichés plus ou moins réussis, plus ou moins intéressants? La démarche. La photographie relationnelle est une photographie qui s'inscrit dans une intention particulière, qui fait appel à un contexte, exige une participation. Il ne s'agit pas de justification a posteriori mais bien du développement conséquent d'un parti pris dans son intégralité. L'exercice proposé par l'équipe de l'Unité mobile de soins communautaires
(UMSCO) – permettre aux personnes du réseau de précarité de Genève de photographier leur quotidien en relation à la santé et par ce biais leur donner une visibilité qui ne va pas de soi – et le résultat atteint – la présente exposition et son cahier – illustrent en tous points les dialogismes d'André Rouillé: "Placer l'art sous la souveraineté de l'échange et du dialogue
en ménageant une place active au spectateur et en orientant la démarche vers l'Autre est une façon pour l'art de résonner avec le monde, de se séculariser, voire de résister modestement:
à l'exclusion de l'Autre, à l'isolement, à l'individualisme."(2)
Cette photographie s'oriente vers l'autre, vers l'étranger.

Qui est l'Autre? Bertha, Maria, Chantal, Eliane, Maguette, Karim, Fredo, Sarah, Jeannot, Veronica, Cireba, ce sont eux ces autres-là que nous souhaitons mieux connaître. Reconnaître. A leur manière, que nous regardions les prises de vue soigneusement mises en scène par Maguette ou les images fortement sous-exposées de Chantal, chaque participant nous livre son altérité. Chaque démarche est véridique et complémentaire l'une des autres dans la captation de leur réalité propre. Dans le cas de Maguette, l'auteur crée volontairement un rapport pour nous "montrer" de manière symbolique ce qu'elle ressent et vit au quotidien.
Comment photographier la faim, le manque, la solitude? Maguette a choisi de le faire avec élégance et humour mais sans détour. Parfois l'artifice est plus vrai et par pudeur plus facile
à dévoiler. Par ailleurs, certains "défauts" de netteté, de cadrage, d'exposition, ne sont pas l'oeuvre d'effets recherchés procurant une véracité documentaire au cliché, ils sont l'immédiateté de l'engagement; le photographe effectue les prises de vues de l'intérieur en adéquation avec son milieu, il n'est pas spectateur ni témoin mais le relais.
Cette honnêteté confère une grande beauté aux images - regardez le bol d'eau savonneuse qui rayonne dans la pénombre. Dès les années vingt le sémioticien Mikhail Bakhtine énonce que la totalité d'un fait artistique réside à la fois, et non pas isolément, dans la chose (l'oeuvre), dans le psychisme du créateur et dans celui du spectateur. C'est ce rapport réciproque qui définit une oeuvre relationnelle. Un rapport de dépendance et d'influence entre les acteurs impliqués, celui qui fait l'image, l'image même et celui qui la regarde. Plus récemment, au-delà des modes nécessairement interactifs des actions contemporaines définies par le commissaire d'exposition Nicolas Bourriaud, nous retenons sa définition du critère de coexistence:
"Cette oeuvre m’autorise-t-elle au dialogue? Pourrais-je exister, et comment, dans l’espace qu’elle définit?"(3). Les images prises et choisies par les personnes du réseau de précarité
nous invitent à partager cet espace, sans lequel l’oeuvre elle-même n’aurait pas lieu d’exister. Maria photographie la foi, non pas en nous montrant le clocher de l'église ou sa belle façade mais les escaliers qui mènent vers la porte du lieu de culte. Les marches à gravir, voilà son espace. Les relations mises en évidence ici sont difficiles. Celles que tout un chacun a avec l'inconnu, le méconnu. La photographie relationnelle peut aussi forcer à voir, s'imposer, exiger un droit de montrer. Dans les pages qui suivent les images défilent l'une après l'autre anodines et si particulières, l'étrange devient familier. Le lecteur, ou le spectateur de l'exposition, de rentrer en relation avec le propos de chaque auteur, chaque personne en précarité qui a répondu à l'invitation de partager leur quotidien, leur crainte, leur difficulté, leur système D, leurs joies, autant d'images fenêtres qui ouvrent sur un monde que nous côtoyons tous les jours mais ne voyons pas.
Ici et maintenant, à l'hôpital apprendre à regarder, c'est aussi entrer en relation.

Ce projet commémore les 10 ans de l'UMSCO et à cet effet relate de manière remarquable le degré de confiance entre les soignants et leurs patients, rend hommage à un travail du quotidien, à un lien particulier; une belle histoire. Par conséquent il nous a paru important, même si cela reste symbolique, de conférer une visibilité maximale à ces images du quotidien.

1) Il est souvent utile de se référer à une définition du dictionnaire pour expliquer un terme commun que l'on souhaite utiliser dans un nouveau contexte. Nous en retiendrons ici trois sens: étymologiquement d'abord, relatio est le récit, la narration; philosophiquement ensuite, le terme définit le caractère de deux
objets de pensée en tant qu'ils sont englobés dans un même acte intellectuel et couramment, il s'agit d'un lien de dépendance ou d'influence réciproque entre personnes.
2) André Rouillé, La photographie, Paris, Gallimard, 2005, p. 587
3) Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Dijon, Les presses du réel, 2001, p. 114

 

publié dans La face cachée de Genève: Images de la santé des personnes en situation précaire,
Genève, mai 2006