Sans titre | 2003 | papier marouflé sur toile |
73 x 100 cm

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Sans titre | 1998 | papier marouflé sur bois |
60 x 60 cm

 

 

Flamboyance
Jacques Boesch

Pourquoi mettre en évidence l’oeuvre de Jean Tirilly ? Pour la beauté, l’intérêt ou l’originalité de son travail, au risque de l’inscrire ainsi dans la tradition d’un art classique, contemporain
ou singulier. Faut-il sans autre céder à la tentation rassurante des jugements de goût, de la raison clinique ou d’une sensibilité se suffisant de ses intuitions premières? Ou sacrifier
à la prétention d’être bientôt considéré comme un découvreur avisé, un médiateur adroit ? Avouons-le humblement, notre désir est tout autre. Nous admettons volontiers que la rencontre
avec une oeuvre aussi chargée d’effets bouleversants garde sa bonne part de non-dit à l’ombre de ses fulgurances et que nous allons persévérer longtemps encore dans sa contemplation; et que notre point de vue est d’abord relatif à l’instant présent et à son contexte hospitalier, à nos dispositions et nos disponibilités, au hasard qui fait si bien les choses pour nous surprendre; et que nous voulons surtout laisser à cet événement sa perspective de confrontation relationnelle
toute à sa plénitude, savoureuse, dense et unique. Pour en avoir fait l’expérience directement. Et désirer, maintenant, offrir ce plaisir à d’autres, simplement.

De tout temps, la présence de l’art, de la culture et des lettres à l’hôpital s’est donnée en tant qu’irruption troublante d’un ailleurs et d’un autrement dont le sens va se révéler par la relation
directe et personnelle que chacun peut ou désire tisser avec. Comme événement existentiel. Comme exception esthétique. Donc comme éthique. Et cela concerne aussi bien les patients, les soignants, les visiteurs, les chercheurs et les enseignants universitaires hospitaliers.
Nous ne faisons que poursuivre cette tradition multiséculaire en l’interprétant aujourd’hui
à sa meilleure convenance. Ici, le choix des oeuvres présentées ou des auteurs mis en évidence tient avant toutà leur puissance d’évocation voire d’émancipation, donc à l’intensité de leur potentiel fictionnel – cela s’avère entièrement suffisant à notre plein contentement, le reste nous étant généreusement accordé de surcroît.

Cette présence effective des oeuvres ne vise pas à produire en priorité plus de connaissances, des richesses matérielles ou symboliques, ou à soigner directement, ni à contraindre, aliéner ou conditionner, mais à dégager et construire le plus librement possible un sens plausible, pour soi, et ce par une appropriation libérée et le partage de son expérience sensible et critique, mobilisant l’ensemble des sens, des facultés et des ressources. Grâce aux rencontres, aux narrations, aux écrits ou aux rebonds de représentations aux multiples ouvertures. Nous misons l’essentiel sur cette présence libératrice dès lors qu’elle est pertinente et adéquate à jouer sur la dialectique de relations humaines plurielles, donc des rapports de pouvoir, entre les hommes, avec eux, entre eux, avec les choses, et ce au coeur même de l’institution. Pour mieux les déjouer, ouvrir des interstices, dont l’écart en lui-même appelle délicatementà subvertir. Non pour changer le monde ou soi-même et parer aux infortunes.
Mais renouveler la vision et la compréhension que nous avons d’eux dans toutes leurs nuances.
Et les contrecarrer par l’esthétique, le poétique, l’imaginaire. Authentiques mais ultimes espaces de traverses encore à notre portée aujourd’hui. C’est là une très humble et noble
mission assignée aux créateurs et à leurs oeuvres qui se trouvent toujours liées à des personnes concrètes, vivantes, aux lieux et à des moments spécifiques dans leur interprétation, dans l’expérience qu’ils peuvent vivre. Le sens de cette présence, c’est d’abord l’usage que l’on désire en faire, puis ce que nous en faisons réellement. Et, dans une perspective hospitalière telle que nous la comprenons dans notre pratique genevoise, nous voulons lui consacrer l’essentiel de notre attention et de nos ressources. Quitte à nous éloigner des distinctions établies sur la brutalité de singularités mises au spectacle, ou des nécessités accordées aux valeurs marchandes ou muséales, aux conformations au mainstream mondialisé de l’art contemporain ou aux incontinences communicationnelles.

Donc les oeuvres de Jean Tirilly. Pour leur capacité narrative – puisque seule la question de
la possibilité des récits nous intéresse – comment raconter le monde à partir d’un point de vue différentiel extraordinaire si ancré dans le parcours d’une vie singulière? Comment, en conséquence, se raconter soi-même ? Comment raconter sa relation au monde sous le regard
si engagé de l’autre, cet inconscient tellement prégnant? Porter attention à l’intention d’un auteur dans son intense concentration sur soi aumilieu d’une aussi impitoyable immensité bretonne. Suivre les contours d’une identité arrachée forme après forme, couleur après couleur,
à l’éphémère. Pour toutes ces incertitudes qui désencombrent. Pour ces passages d’une expérience personnelle à une possible vision universelle dont les quelques repères sont ténus,
à peine discernables. Pour ce surplomb de l’absurde, la fente desénigmes laissée ouverte
à notre appréciation. Oui, de telles oeuvres sont polysémiques et équivoques. Elles se placent délibérément aux frontières de la fiction et du document, des réminiscences et des projections, et cherchent à exploiter esthétiquement ce brouillage des limites. Quand on est nomade, on voyage léger tout en gardant avec soi les choses les plus importantes pour les prêter au regard des autres afin qu’ils puissent devenir partie prenante des représentations qu’ils contemplent. Intensifier les perceptions, accroître le sentiment de la vie. En revenir aux choses mêmes,
à cette capacité à faire de l’intuition une vision. Des médiations choisies qui nous permettent
à notre tour de construire légèrement différemment notre relation au réel. Nous accueillons ces quelques raisons comme entièrement suffisantes pour présenter l’oeuvre de Jean Tirilly et éditer un ouvrage.

 

dans Jean Tirilly un poète des couleurs, cahier d'exposition, Genève, avril 2007