Pourquoi mettre en évidence l’oeuvre de Jean Tirilly ? Pour la
beauté, l’intérêt ou l’originalité de son travail, au risque de
l’inscrire ainsi dans la tradition d’un art classique, contemporain
ou singulier. Faut-il sans autre céder à la tentation rassurante
des jugements de goût, de la raison clinique ou d’une
sensibilité se suffisant de ses intuitions premières? Ou sacrifier
à la prétention d’être bientôt considéré comme un découvreur
avisé, un médiateur adroit ? Avouons-le humblement, notre
désir est tout autre. Nous admettons volontiers que la rencontre
avec une oeuvre aussi chargée d’effets bouleversants
garde sa bonne part de non-dit à l’ombre de ses fulgurances
et que nous allons persévérer longtemps encore dans sa
contemplation; et que notre point de vue est d’abord relatif à
l’instant présent et à son contexte hospitalier, à nos dispositions
et nos disponibilités, au hasard qui fait si bien les choses
pour nous surprendre; et que nous voulons surtout laisser à
cet événement sa perspective de confrontation relationnelle
toute à sa plénitude, savoureuse, dense et unique. Pour en
avoir fait l’expérience directement. Et désirer, maintenant,
offrir ce plaisir à d’autres, simplement.
De tout temps, la présence de l’art, de la culture et des lettres à l’hôpital s’est donnée en tant qu’irruption troublante d’un
ailleurs et d’un autrement dont le sens va se révéler par la relation
directe et personnelle que chacun peut ou désire tisser
avec. Comme événement existentiel. Comme exception esthétique.
Donc comme éthique. Et cela concerne aussi bien les
patients, les soignants, les visiteurs, les chercheurs et les enseignants
universitaires hospitaliers.
Nous ne faisons que
poursuivre cette tradition multiséculaire en l’interprétant
aujourd’hui
à sa meilleure convenance. Ici, le choix des oeuvres
présentées ou des auteurs mis en évidence tient avant toutà leur puissance d’évocation voire d’émancipation, donc à l’intensité
de leur potentiel fictionnel – cela s’avère entièrement
suffisant à notre plein contentement, le reste nous étant
généreusement accordé de surcroît.
Cette présence effective des oeuvres ne vise pas à produire
en priorité plus de connaissances, des richesses matérielles
ou symboliques, ou à soigner directement, ni à contraindre,
aliéner ou conditionner, mais à dégager et construire le plus
librement possible un sens plausible, pour soi, et ce par une
appropriation libérée et le partage de son expérience sensible
et critique, mobilisant l’ensemble des sens, des facultés et des
ressources. Grâce aux rencontres, aux narrations, aux écrits
ou aux rebonds de représentations aux multiples ouvertures.
Nous misons l’essentiel sur cette présence libératrice dès lors
qu’elle est pertinente et adéquate à jouer sur la dialectique de
relations humaines plurielles, donc des rapports de pouvoir,
entre les hommes, avec eux, entre eux, avec les choses,
et ce au coeur même de l’institution. Pour mieux les déjouer,
ouvrir des interstices, dont l’écart en lui-même appelle délicatementà subvertir. Non pour changer le monde ou soi-même
et parer aux infortunes.
Mais renouveler la vision et la compréhension
que nous avons d’eux dans toutes leurs nuances.
Et les contrecarrer par l’esthétique, le poétique, l’imaginaire.
Authentiques mais ultimes espaces de traverses encore à
notre portée aujourd’hui. C’est là une très humble et noble
mission assignée aux créateurs et à leurs oeuvres qui se trouvent
toujours liées à des personnes concrètes, vivantes, aux
lieux et à des moments spécifiques dans leur interprétation,
dans l’expérience qu’ils peuvent vivre. Le sens de cette présence,
c’est d’abord l’usage que l’on désire en faire, puis
ce que nous en faisons réellement. Et, dans une perspective
hospitalière telle que nous la comprenons dans notre pratique
genevoise, nous voulons lui consacrer l’essentiel de notre
attention et de nos ressources. Quitte à nous éloigner des
distinctions établies sur la brutalité de singularités mises au
spectacle, ou des nécessités accordées aux valeurs marchandes
ou muséales, aux conformations au mainstream mondialisé
de l’art contemporain ou aux incontinences communicationnelles.
Donc les oeuvres de Jean Tirilly. Pour leur capacité narrative –
puisque seule la question de
la possibilité des récits nous
intéresse – comment raconter le monde à partir d’un point
de vue différentiel extraordinaire si ancré dans le parcours
d’une vie singulière? Comment, en conséquence, se raconter
soi-même ? Comment raconter sa relation au monde sous
le regard
si engagé de l’autre, cet inconscient tellement
prégnant? Porter attention à l’intention d’un auteur dans son
intense concentration sur soi aumilieu d’une aussi impitoyable
immensité bretonne. Suivre les contours d’une identité arrachée
forme après forme, couleur après couleur,
à l’éphémère.
Pour toutes ces incertitudes qui désencombrent. Pour ces
passages d’une expérience personnelle à une possible vision
universelle dont les quelques repères sont ténus,
à peine
discernables. Pour ce surplomb de l’absurde, la fente desénigmes laissée ouverte
à notre appréciation. Oui, de telles
oeuvres sont polysémiques et équivoques. Elles se placent délibérément aux frontières de la fiction et du document, des
réminiscences et des projections, et cherchent à exploiter
esthétiquement ce brouillage des limites. Quand on est
nomade, on voyage léger tout en gardant avec soi les choses
les plus importantes pour les prêter au regard des autres afin
qu’ils puissent devenir partie prenante des représentations
qu’ils contemplent. Intensifier les perceptions, accroître le sentiment
de la vie. En revenir aux choses mêmes,
à cette capacité à faire de l’intuition une vision. Des médiations choisies qui
nous permettent
à notre tour de construire légèrement différemment
notre relation au réel. Nous accueillons ces quelques
raisons comme entièrement suffisantes pour présenter l’oeuvre
de Jean Tirilly et éditer un ouvrage.
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