Depuis quelques années déjà la présence de l'art,
de la culture et des lettres s’intensifie et se diversifie
dans les milieux hospitaliers ouverts et progressistes.
A chaque fois cette expérience s’exprime par des
formes originales, voire inédites, toujours passionnantes.
Espaces et temps de passage vers l’autre et
l’ailleurs, ces initiatives s’adaptent à leur contexte et
mettent en mouvement la vie quotidienne de ces
lieux. Peu à peu, les relations entre les patients, les
soignants, les visiteurs et les milieux concernés de la
Cité se modifient en profondeur.
Les lettres
participent heureusement à ce mouvement de
fond. Grâce à l’expertise de professionnels compétents,
dévoués et à la conscience claire, grâce aussi à l’intelligence complice des responsables institutionnels
les projets foisonnent, s’épanouissent,
entrent en réseaux et prennent leur place, bien souvent
avec bonheur, mais jamais sans débats.
Bibliothèques, ateliers d’écritures, rencontres
littéraires, lectures publiques, contes et récits
de vie,
publications, journaux intimes et correspondances,
mises en valeur du patrimoine et
des archives, la
recension de ces activités s’avère vite impossible
tant elles fleurissent.
Et ce d’autant plus que les
partenariats avec d’autres institutions publiques ou
privées telles
les universités, les bibliothèques, ou des
manifestations événementielles, Salons du livre et
autres Printemps de la poésie, ont tendance à se
développer.
Ce rapide constat est des plus réjouissant. Plusieurs
points sensibles sont à relever. D’abord,
il faut
avouer que cette présence de l’art, des lettres et de
la culture ne va jamais de soi.
Si son expression, individuelle
ou collective, ne s’oppose pas à la mission
première des établissements hospitaliers – soigner,
enseigner, rechercher – elle la conforte, la renouvelle
et l’ouvre à d’autres dimensions constitutives
des relations entre les êtres humains. Et là se fondent
les termes de dialectiques premières. Ce que
démontrent l’histoire et les histoires particulières des
multiples liens tissés entre les divers champs d’activités
au sein des communautés hospitalières et des
individus avec eux-mêmes. La diversité des usages
possibles de l’écriture, et l’infini de ses potentialités
mémorielles ou insurrectionnelles, lui ont permis
de
s’immiscer dans pratiquement toutes les situations
et de les vivifier tout en répondant
à ses propres
nécessités différentielles - thérapeutiques, pédagogiques, élaborations et transmissions des connaissances,
communication, expressions personnelles ou
collectives, créations littéraires, introspections,
embellissements du cadre de vie, divertissements,
etc.
Et l’émergence de nouveaux supports
tenologiques de médiation n’a fait qu’élargir une
palette déjà fort riche de possibilités et permettre de
découvrir à nouveau et d’approfondir les
particularités de chacune des techniques mises en
oeuvre. Face aux nivellements d’une mondialisation
marchande et à sa mise en spectacle permanent,
face aux distanciations électroniques et aux laminages
médiatiques, nombreux sont ceux qui redécouvrent,
avec
un plaisir non dissimulé, le bonheur
de la main et de la plume glissant ensemble sur le
velours
du papier; ils se retrouvent ainsi et se découvrent
en familiarité avec des expressions littéraires
singulières et intimement personnelles; ils apprécient
d’être ainsi en parenté avec des hommes et des
femmes gourmands d’expériences littéraires – la vie
est toujours savoureuse et sensée en cette compagnie.
Chacun l’aura compris, il ne s’agit aucunement,
sous prétexte de se soucier de cohérences
personnelles et d’harmonies collectives, de se
retourner avec nostalgie vers de soi-disant bonheurs
d’un passé qui n’a d’ailleurs jamais existé mais bien
d’inventer, pour aujourd’hui, des formes d’expressions
contemporaines, simples et directes, d’autant
plus pertinentes qu’elles seront sensibles et intel-ligibles, équitables et authentiques, respectueuses del’humanité de tout un chacun dans la mobilisation
de ses potentialités créatives, dussent-elles
emprunter les chemins de la fiction – écrire, c’est
toujours créer de la fiction si l’écriture demeure ce
médium que l’on met entre soi et les choses pour
mieux les apprécier – et recomposer matériellement
le paysage des signes et des images, de construire
des rapports renouvelés entre ce que l'on perçoit et
ce qu'on en dit, entre ce que l'on fait et ce qu'on
pourrait faire. Cette compréhension esthétique ne
vise à aucune révolution mais propose une manière
différente de vivre par soi-même avec soi et
ensemble parmi les mots, les images
et les objets.
C’est un aménagement du temps et des lieux, du
visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui
définit à la fois le lieu et l’enjeu de l’esthétique (et de
la politique) comme formes d’expériences. Comme
pourrait l’indiquer J. Rancière, la politique – et
l’esthétique, cette autre manière agréable d’en
faire – porte sur ce qu’on regarde et ce qu’on peut
en dire, sur qui a la compétence pour voir et la
qualité pour dire, sur les propriétés des espaces
distincts et les possibles du temps segmenté.
Reconnaître le lieu de l’art comme celui de diverses
confrontations et considérer l’expérience esthétique
aussi comme une praxis conflictuelle procède de la
même vision. D’où notre attrait pour une esthétique
relationnelle et, par conséquent, pour une écriture
relationnelle, qui se proposent moins de créer des
objets littéraires mais, avant tout, de créer des situations
et des rencontres de proximité, propices
à
l’élaboration de nouvelles formes de liens sociaux.
C’est répondre maintenant au principe
de la réalité
partagée et produire des fictions qui transforment le
monde tout en l’interprétant.
A dire vrai, ce qui nous intéresse avant tout
aujourd’hui dans ce contexte d’écriture hospitalière
– elle relève beaucoup plus de cette étonnante
capacité à nous accueillir tels que nous sommes
qu’une assignation close aux lieux de soins – c’est
d’accompagner ces processus créatifs qui vont du
désir aux bonheurs d’écriture. Autrement dit, le
simple plaisir d’écrire et de lire.
A savoir, d’expérimenter
comment l’écriture permet d’articuler le réel
et l’imaginaire, le dedans de mon être et le dehors
du monde, de les inventer et de les recomposer
constamment. De sacrifier à une esthétique du désir
montrant comment sa confrontation au réel exige
la
médiation d’images épurées par des mots et des
pensées pour se dire ou se manifester. C’est d’investiguer
ces espaces intermédiaires – transitionnels –
où des écrits sont évalués en fonction des relations
interhumaines qu’elles figurent, produisent ou suscitent.
De découvrir ces écritures plurielles qui prennent
la liberté d’adopter la forme la plus propice
à
leur propos répondant ainsi au mieux à l’intention de
leur auteur: elles éclaircissent sa conscience jusqu’à
mettre en mouvement l’entendement du lecteur
par des lectures variées, requérant des regards
actifs puis enclenchent sa compréhension – pour
s’inventer elles osent s’émanciper des formes
académiques. C’est l’émerveillement devant les
heureuses coïncidences entre la chose choisie, le
regard posé sur elle, le geste de la main qui l’écrit,
les mots qui l’expriment dans un environnement et
des circonstances spécifiques; c’est sa charge
esthétique, poétique et humaine, sa justesse, donc
la vérité relative qu’elle exprime. C’est d’accueillir
avec simplicité et respect ces créations littéraires.
Ce sont ces histoires
qui ouvrent des trouées dans le
réel, libérant imagination et désirs pour répondre à
d’irrépressibles nécessités intérieures. De recevoir
ces propositions esthétiques comme s’inscrivant
contre
la fatalité des enfermements, des cloisonnements
et de distinctions stigmatisantes. C’est
d’apprécier la force de contagion des mots, des
images, des ébranlements, des mises en mouvement
qui donnent à voir, à penser et à sentir – ressentir, penser, écrire et lutter ne forment alors
qu’une seule et même rupture permanente.
Comment chacun se débrouille, résiste, et crée en écrivant, parfois renaissant à soi et à l’autre par
l’écriture. La jubilation
des détournements par l’écriture.
Les efforts de distanciation, de symbolisation,
cette autre modalité de jouir et de vivre. C’est de
proposer cette radicalité de l’art qui se donne
comme puissance singulière de présence, d’apparition
et d’inscription, déchirant l’ordinaire del’expérience. Nous savons pertinemment que l’art
est d’autant plus doué d’effets (et donc politique…)
à la mesure qu’il soit seulement art. Et qu’il est seulement
art pour autant
qu’il produise des objets qui
diffèrent, par leur texture sensible et leur mode
d’appréhension,
du statut des objets de la consommation
normalisée. Ces oeuvres d’auteurs sont des
lieux,
des espaces transitionnels et des preuves à un
moment donné d’un croisement entre une pensée,
une proposition conceptuelle et une résolution plastique
et esthétique – lieux et temps d’épreuve de la
présence – elles vivent des significations qu’on leur
prête. Écrire, une affaire d’expérience directe à
chaque fois recommencée, d’intuition créatrice,
d’attention subtile
à l’intériorité. Prendre le risque de
montrer l’authenticité de la vie sans cesse à l’oeuvre
dans l’oeuvre. Comment mieux dire que toute création
n’est jamais définitive et close sur
elle-même?
Lire, aboutissement possible des processus d’écriture,
c’est perpétuer l’oeuvre
d’un auteur en se perpétuant
dans l’oeuvre.
Les Rencontres autour de la présence de l’art et de
la culture à l’hôpital, organisées chaque année au
mois de mai par le secteur des affaires culturelles
des HUG, après avoir abordé en 2004 la question de
l’alter-créativité – présupposition que des processus
de créations ou des pratiques artistiques se développant
en marge des institutions académiques ou
traditionnelles répondent à d’autres modèles de
développement esthétique et, en 2003, les liens
entre les créations artistiques et leurs présences à
l’hôpital, ont souhaité revenir sur quelques enjeux
actuels de l’écriture. Non seulement parce que nous
menons une activité éditoriale importante, et que
nous rencontrons journellement des lecteurs et des
auteurs passionnés et passionnants. Nous sommes
persuadés que dialogues et interactions entre tous
ces acteurs de la vie intellectuelle et sensible au sein
de la communauté hospitalière ne peuvent être
que bénéfiques. En particulier, nous sommes épris
d’une écriture du regard dès lors qu’elle se tresse
aux mots, au souffle de la vie et à la musique, par
des écritures en travail, qui vont du ressenti à
l’exprimé, du compris au partagé, comme le montrent
ces textes d’auteurs produits dans le cadre des
ateliers d’écritures et qui forment le coeur de ce
Cahier d’exposition. Ils sont introduits par des contributions
de Mmes Francine Barois et Odile Chabre,
responsables de l’atelier Papiers de soi, Centre
Hospitalier de Montfavet à Avignon, de Mme Nayla
Chidiac-Obégi, responsable de l’atelier d’écriture
du Centre d’Etude de l’Expression, au Centre
Hospitalier de Sainte-Anne, à Paris, et de Mme Anne
Bruschweiler, responsable des ateliers d’écriture
littéraire et professionnelle Le Grain des Mots à
Genève. Elles conduisent des activités remarquables,
magnifiques, s’appuyant sur des présupposés
différents.
Nous souhaitons leur offrir l’hospitalité
de ces Troisièmes Rencontres, et ouvrir une suite
de rencontres à partir de leurs expériences et de
celles croisées récemment autour de l’écriture.
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