Autour d'une écriture hospitalière
Jacques Boesch

Depuis quelques années déjà la présence de l'art, de la culture et des lettres s’intensifie et se diversifie dans les milieux hospitaliers ouverts et progressistes. A chaque fois cette expérience s’exprime par des formes originales, voire inédites, toujours passionnantes. Espaces et temps de passage vers l’autre et l’ailleurs, ces initiatives s’adaptent à leur contexte et mettent en mouvement la vie quotidienne de ces lieux. Peu à peu, les relations entre les patients, les
soignants, les visiteurs et les milieux concernés de la Cité se modifient en profondeur.
Les lettres participent heureusement à ce mouvement de fond. Grâce à l’expertise de professionnels compétents, dévoués et à la conscience claire, grâce aussi à l’intelligence complice des responsables institutionnels les projets foisonnent, s’épanouissent, entrent en réseaux et prennent leur place, bien souvent avec bonheur, mais jamais sans débats.
Bibliothèques, ateliers d’écritures, rencontres littéraires, lectures publiques, contes et récits
de vie, publications, journaux intimes et correspondances, mises en valeur du patrimoine et
des archives, la recension de ces activités s’avère vite impossible tant elles fleurissent.
Et ce d’autant plus que les partenariats avec d’autres institutions publiques ou privées telles
les universités, les bibliothèques, ou des manifestations événementielles, Salons du livre et
autres Printemps de la poésie, ont tendance à se développer.

Ce rapide constat est des plus réjouissant. Plusieurs points sensibles sont à relever. D’abord,
il faut avouer que cette présence de l’art, des lettres et de la culture ne va jamais de soi.
Si son expression, individuelle ou collective, ne s’oppose pas à la mission première des établissements hospitaliers – soigner, enseigner, rechercher – elle la conforte, la renouvelle
et l’ouvre à d’autres dimensions constitutives des relations entre les êtres humains. Et là se fondent les termes de dialectiques premières. Ce que démontrent l’histoire et les histoires particulières des multiples liens tissés entre les divers champs d’activités au sein des communautés hospitalières et des individus avec eux-mêmes. La diversité des usages possibles de l’écriture, et l’infini de ses potentialités mémorielles ou insurrectionnelles, lui ont permis
de s’immiscer dans pratiquement toutes les situations et de les vivifier tout en répondant
à ses propres nécessités différentielles - thérapeutiques, pédagogiques, élaborations et transmissions des connaissances, communication, expressions personnelles ou collectives, créations littéraires, introspections, embellissements du cadre de vie, divertissements, etc.
Et l’émergence de nouveaux supports tenologiques de médiation n’a fait qu’élargir une palette déjà fort riche de possibilités et permettre de découvrir à nouveau et d’approfondir les particularités de chacune des techniques mises en oeuvre. Face aux nivellements d’une mondialisation marchande et à sa mise en spectacle permanent, face aux distanciations électroniques et aux laminages médiatiques, nombreux sont ceux qui redécouvrent, avec
un plaisir non dissimulé, le bonheur de la main et de la plume glissant ensemble sur le velours
du papier; ils se retrouvent ainsi et se découvrent en familiarité avec des expressions littéraires singulières et intimement personnelles; ils apprécient d’être ainsi en parenté avec des hommes et des femmes gourmands d’expériences littéraires – la vie est toujours savoureuse et sensée en cette compagnie. Chacun l’aura compris, il ne s’agit aucunement, sous prétexte de se soucier de cohérences personnelles et d’harmonies collectives, de se retourner avec nostalgie vers de soi-disant bonheurs d’un passé qui n’a d’ailleurs jamais existé mais bien d’inventer, pour aujourd’hui, des formes d’expressions contemporaines, simples et directes, d’autant plus pertinentes qu’elles seront sensibles et intel-ligibles, équitables et authentiques, respectueuses del’humanité de tout un chacun dans la mobilisation de ses potentialités créatives, dussent-elles emprunter les chemins de la fiction – écrire, c’est toujours créer de la fiction si l’écriture demeure ce médium que l’on met entre soi et les choses pour mieux les apprécier – et recomposer matériellement le paysage des signes et des images, de construire des rapports renouvelés entre ce que l'on perçoit et ce qu'on en dit, entre ce que l'on fait et ce qu'on pourrait faire. Cette compréhension esthétique ne vise à aucune révolution mais propose une manière différente de vivre par soi-même avec soi et ensemble parmi les mots, les images
et les objets. C’est un aménagement du temps et des lieux, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de l’esthétique (et de la politique) comme formes d’expériences. Comme pourrait l’indiquer J. Rancière, la politique – et l’esthétique, cette autre manière agréable d’en faire – porte sur ce qu’on regarde et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces distincts et les possibles du temps segmenté. Reconnaître le lieu de l’art comme celui de diverses confrontations et considérer l’expérience esthétique aussi comme une praxis conflictuelle procède de la même vision. D’où notre attrait pour une esthétique relationnelle et, par conséquent, pour une écriture relationnelle, qui se proposent moins de créer des objets littéraires mais, avant tout, de créer des situations et des rencontres de proximité, propices
à l’élaboration de nouvelles formes de liens sociaux. C’est répondre maintenant au principe
de la réalité partagée et produire des fictions qui transforment le monde tout en l’interprétant.
A dire vrai, ce qui nous intéresse avant tout aujourd’hui dans ce contexte d’écriture hospitalière
– elle relève beaucoup plus de cette étonnante capacité à nous accueillir tels que nous sommes
qu’une assignation close aux lieux de soins – c’est d’accompagner ces processus créatifs qui vont du désir aux bonheurs d’écriture. Autrement dit, le simple plaisir d’écrire et de lire.
A savoir, d’expérimenter comment l’écriture permet d’articuler le réel et l’imaginaire, le dedans de mon être et le dehors du monde, de les inventer et de les recomposer constamment. De sacrifier à une esthétique du désir montrant comment sa confrontation au réel exige
la médiation d’images épurées par des mots et des pensées pour se dire ou se manifester. C’est d’investiguer ces espaces intermédiaires – transitionnels – où des écrits sont évalués en fonction des relations interhumaines qu’elles figurent, produisent ou suscitent.
De découvrir ces écritures plurielles qui prennent la liberté d’adopter la forme la plus propice
à leur propos répondant ainsi au mieux à l’intention de leur auteur: elles éclaircissent sa conscience jusqu’à mettre en mouvement l’entendement du lecteur par des lectures variées, requérant des regards actifs puis enclenchent sa compréhension – pour s’inventer elles osent s’émanciper des formes académiques. C’est l’émerveillement devant les heureuses coïncidences entre la chose choisie, le regard posé sur elle, le geste de la main qui l’écrit,
les mots qui l’expriment dans un environnement et des circonstances spécifiques; c’est sa charge esthétique, poétique et humaine, sa justesse, donc la vérité relative qu’elle exprime. C’est d’accueillir avec simplicité et respect ces créations littéraires. Ce sont ces histoires qui ouvrent des trouées dans le réel, libérant imagination et désirs pour répondre à d’irrépressibles nécessités intérieures. De recevoir ces propositions esthétiques comme s’inscrivant contre
la fatalité des enfermements, des cloisonnements et de distinctions stigmatisantes. C’est d’apprécier la force de contagion des mots, des images, des ébranlements, des mises en mouvement qui donnent à voir, à penser et à sentir – ressentir, penser, écrire et lutter ne forment alors qu’une seule et même rupture permanente. Comment chacun se débrouille, résiste, et crée en écrivant, parfois renaissant à soi et à l’autre par l’écriture. La jubilation
des détournements par l’écriture. Les efforts de distanciation, de symbolisation, cette autre modalité de jouir et de vivre. C’est de proposer cette radicalité de l’art qui se donne comme puissance singulière de présence, d’apparition et d’inscription, déchirant l’ordinaire del’expérience. Nous savons pertinemment que l’art est d’autant plus doué d’effets (et donc politique…) à la mesure qu’il soit seulement art. Et qu’il est seulement art pour autant
qu’il produise des objets qui diffèrent, par leur texture sensible et leur mode d’appréhension,
du statut des objets de la consommation normalisée. Ces oeuvres d’auteurs sont des lieux,
des espaces transitionnels et des preuves à un moment donné d’un croisement entre une pensée, une proposition conceptuelle et une résolution plastique et esthétique – lieux et temps d’épreuve de la présence – elles vivent des significations qu’on leur prête. Écrire, une affaire d’expérience directe à chaque fois recommencée, d’intuition créatrice, d’attention subtile
à l’intériorité. Prendre le risque de montrer l’authenticité de la vie sans cesse à l’oeuvre
dans l’oeuvre. Comment mieux dire que toute création n’est jamais définitive et close sur
elle-même? Lire, aboutissement possible des processus d’écriture, c’est perpétuer l’oeuvre
d’un auteur en se perpétuant dans l’oeuvre.

Les Rencontres autour de la présence de l’art et de la culture à l’hôpital, organisées chaque année au mois de mai par le secteur des affaires culturelles des HUG, après avoir abordé en 2004 la question de l’alter-créativité – présupposition que des processus de créations ou des pratiques artistiques se développant en marge des institutions académiques ou traditionnelles répondent à d’autres modèles de développement esthétique et, en 2003, les liens entre les créations artistiques et leurs présences à l’hôpital, ont souhaité revenir sur quelques enjeux
actuels de l’écriture. Non seulement parce que nous menons une activité éditoriale importante, et que nous rencontrons journellement des lecteurs et des auteurs passionnés et passionnants. Nous sommes persuadés que dialogues et interactions entre tous ces acteurs de la vie intellectuelle et sensible au sein de la communauté hospitalière ne peuvent être que bénéfiques. En particulier, nous sommes épris d’une écriture du regard dès lors qu’elle se tresse aux mots, au souffle de la vie et à la musique, par des écritures en travail, qui vont du ressenti à
l’exprimé, du compris au partagé, comme le montrent ces textes d’auteurs produits dans le cadre des ateliers d’écritures et qui forment le coeur de ce Cahier d’exposition. Ils sont introduits par des contributions de Mmes Francine Barois et Odile Chabre, responsables de l’atelier Papiers de soi, Centre Hospitalier de Montfavet à Avignon, de Mme Nayla Chidiac-Obégi, responsable de l’atelier d’écriture du Centre d’Etude de l’Expression, au Centre Hospitalier de Sainte-Anne, à Paris, et de Mme Anne Bruschweiler, responsable des ateliers d’écriture littéraire et professionnelle Le Grain des Mots à Genève. Elles conduisent des activités remarquables, magnifiques, s’appuyant sur des présupposés différents.
Nous souhaitons leur offrir l’hospitalité de ces Troisièmes Rencontres, et ouvrir une suite de rencontres à partir de leurs expériences et de celles croisées récemment autour de l’écriture.

 

dans Écritures intuitives Écritures créatives, cahier d'exposition, Genève, mai 2005