Selon une étude menée par le Chelsea Westminster Hospital de Londres,
entre 1999 et 2002, l’intégration des arts visuels et des performances (concerts) dans
l’environnement des soins « induit des différences dans les résultats cliniques, réduit
la quantité de drogues consommées, raccourcit la durée du séjour à l’hôpital, améliore
la prise en charge (management) du patient, contribue à la satisfaction professionnelle
et améliore la qualité du service. » Plus précisément, les arts visuels réduiraient le
niveau de dépression, alors que les concerts diminueraient le taux d’anxiété.(1)
La lecture de ces résultats fait sourire. Depuis fort longtemps, nous
savons bien que la musique adoucit les moeurs et que les formes et couleurs, en un
certain ordre assemblées, influent les humeurs. Les préoccupations des responsables
des affaires culturelles des HUG se situent à mille lieues de ce genre d’enquêtes.
Prouver l’efficacité d’une oeuvre, en mesurer la rentabilité émotionnelle, n’est jamais
un exercice anodin. Il sert toujours à des fins auxquelles nous ne voulons
pas souscrire. Volontairement étrangers à la question du rendement, sans se
préoccuper si la fin justifie les moyens mais dans la mesure de ceux-ci, nous
pouvons ainsi oeuvrer en toute liberté, en toute indépendance, seules garantes
de la qualité de nos activités.
Michel Favre le met en exergue dans l’analyse de son expérience :
l’artiste ne peut se soumettre à l’instrumentalisation de l’oeuvre. Cette liberté
totale est la condition nécessaire à l’intervention artistique en milieu hospitalier ;
que l’artiste puisse s’adresser à la fois à lui-même, c’est-à-dire qu’il réponde à ses
propres préoccupations artistiques, et au patient comme personne intelligente et
sensible et non comme malade, mais aussi à tous les publics confondus et singuliers.
Dès lors, la question de l’éthique est prise en compte et respectée, l’oeuvre à l’hôpital
ne sert d’autre fonction que celle dessinée par l’artiste lui-même. L’artiste ne se
doit pas de plaire, il n’est pas là pour créer ou présenter un produit culturel, mais
une oeuvre. En conséquence, l’oeuvre peut parfois déplaire, troubler, déranger,
occasionnellement choquer, bien que cela ne soit jamais une fin en soi. Nous ne
pouvons nous interdire que cela arrive même, et surtout, en milieu hospitalier où
il est préférable d’éviter toute complaisance.
Cette même liberté nous autorise à être ouverts à la critique puisqu’elle
fait partie de notre mode de fonctionnement. Sans dictat, la route à suivre est
chaque jour à tracer, une perpétuelle remise en question indique la voie, apprécie
les pas accomplis, reconnaît le chemin parcouru, motive la publication d’un tel
ouvrage. L’invitation lancée par FeedBack en est un bel exemple. Ce projet, dont
l’appel à prendre position se prolonge par le biais de cette publication (voir p.139),
ouvre les processus de création aux commentaires et propositions de tout un chacun,
et replace le discours dans une perspective collective. La présence de l’art et de la
culture, telle que nous l’offrons aujourd’hui en appliquant le principe d’autorité
du professionnel en charge, oscille entre invitation et imposition. Créer cet espace
d’ouverture au dialogue, d’inclusion des publics à un discours est révélateur
d’une volonté d’implication. En effet, nous soulignons ici l’importance que
chacun puisse donner son avis puisque nous le lui demandons et que nous avons
un réel souhait d’entendre, d’écouter et de considérer les opinions de chacun,
car la pluralité artistique c’est aussi des choix opérés grâce à la médiation et non
seulement venus « d’en haut ».
Cette diversité reflète une présence accrue des arts à l’hôpital.
Sans pour cela inonder les espaces hospitaliers d’objets, il est souhaitable que les
propositions soient multiples aussi bien en nombre qu’en genre, qu’elles se diversifient
afin de s’adresser à une pluralité culturelle toujours croissante – si 63% des
femmes qui accouchent sont étrangères, l’art doit-il refléter ces différentes nationalités,
et comment ? – et se rapprocher des publics dans la mesure des possibles,
en évitant les pièges des programmes décoratifs esquissés par Claude-Hubert Tatot
tout en poursuivant une recherche de solutions esthétiques, et en s’assurant que les
opérations culturelles soient toujours intelligibles par tous.
Nous concevons aujourd’hui les projets de demain. Autrement dit,
il faut avoir des projets, un projet avec un P majuscule, une idée qui se développe,
s’étoffe, se construit, ensemble, dans la relation, avec d’autres, en partenariat.
À la fois inscrire l’art dans l’hôpital et inclure les utilisateurs dans l’art. Par le mot
« utilisateur », je fonctionnarise volontairement l’art, je lui rends sa fonction et si-
multanément je m’adresse à tous les publics qui vont « utiliser » cet art, auxquels il est
destiné : patients, médecins, soignants, employés des services, visiteurs, publics de
la cité. Les réponses s’articulent dans la compréhension de la pratique. Même si
la priorité est dans l’action présente et le futur immédiat, il faut répondre aux
demandes sans délaisser le rôle important de conservation, de compréhension et de
valorisation du passé, de ses histoires, de son patrimoine.
L’environnement dans lequel s’inscrivent l’art et la culture, et dont nous
avons débattu jusqu’ici – l’hôpital – est une architecture destinée principalement
aux soins et à leur efficacité : à la fois dans sa globalité générale lorsque l’on se réfère
aux questions de programme, de lisibilité du bâtiment, de gestion des flux, etc., et
dans sa spécificité technique la plus pointue, avec les questions d’ordre, d’hygiène,
de sécurité, impliquant jusqu’au choix des revêtements, des matériaux, et même
du mobilier. Les espaces entre-deux, de liaison, d’attente, de loisir mais parfois
aussi de vie (réfectoire, salon tv, chambre) sont totalement laissés pour compte.
Ne faut-il pas à juste titre replacer l’humain, le sensible, le vulnérable, là, dans l’archi-
tecture ? Ramener à l’intérieur du bâtiment ce « bien-être » issu du paysage qui est
source de la notion première d’espace architectural ? Lorsque Paolo Amaldi qualifie,
en passant, le lieu de soin d’une hétérotopie(2), c’est précisément là un point
d’ancrage où l’art et l’architecture peuvent et doivent intervenir. L’espace physique
de l’architecture peut entrer en résonance dans l’espace symbolique de l’oeuvre.
L’art permet de qualifier ces espaces abstraits, de garantir le maintien du lien social
pour le patient, et d’introduire une dynamique relationnelle pour le soignant.
Ainsi cette présence de l’art et nos discussions participent précisément au refus
de considérer l’hôpital comme une hétérotopie, un lieu à part, reflet et envers de
tous les autres lieux et dont il est exclu.
Ces 5es Rencontres auront permis, d’une part, de valider les dispositifs en
place et, d’autre part, d’en créer de nouveaux, encore inconnus, à découvrir ensemble.
Au lieu de fixer cette conclusion uniquement dans des considérations
conceptuelles, j’ai l’envie de répondre de manière tout à fait personnelle à une
question simple : « C’est quoi l’art à l’hôpital ? » Cette réponse, aujourd’hui, je la
donne en tant que chargée des affaires culturelles. C’est un défi de tous les jours
car je ne possède pas de formule toute faite que je puisse appliquer. C’est le sourire
d’une femme, qui sort de sa chambre et découvre une photographie qu’elle n’a
jamais vue mais qu’elle reconnaît pourtant sur ce mur jusqu’à présent resté aveugle.
C’est savoir qu’il y a plusieurs milliers de salles d’attente, de repos, de consultation,
d’examen, de réunion, à manger, de bains, de gym, de jeux, des chambres, des couloirs,
des bureaux, et encore des couloirs, qui attendent de recevoir la présence d’une
oeuvre pour que la personne qui s’y trouve ne soit pas seule confrontée à un mur
mais devant la fenêtre de son imagination. C’est rester dans le doute et cultiver les
singularités. C’est être consciente des responsabilités d’ordre éthique et esthétique
que j’attache à ma position et d’oeuvrer au mieux de ma mesure pour préserver le
patrimoine de l’institution, valoriser l’histoire de cette présence de l’art et de la
culture à l’hôpital, répondre aux demandes – de décoration particulièrement – et
développer d’autres possibilités pour le futur. C’est parfois se contenter de faire
de tous petits pas. Surtout, c’est compter sur mon intuition. Un jour, forcément,
je donnerai mon avis en tant que patiente et, au détour d’un couloir, j’espère bien
rencontrer une oeuvre. Me plaira-t-elle ? Peut-être, peut-être pas, qu’importe, car
elle me confirmera par sa présence que je ne suis pas juste un corps mais que je
possède bien une âme.
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